Ma démarche :
Mon travail personnel est une quête permanente ; quête de soi, quête de sens dans l’existence, quête de l’Autre ; Que cela soit dans mes séries photographiques de « Mise en scène » ou dans mes projets de « type documentaire », la question des sentiments et des témoignages est primordiale dans ma démarche.
Dans mes mises en scène, je m’inspire de sentiments communs autour de la solitude : mélancolie, vide, attente, absence, désillusion, et folie douce.
Les sentiments que j’aborde sont soit des sentiments vécus, soit des sentiments recueillis de mon entourage ou d’inconnus ;
Il m’arrive souvent lors de déplacements, tout particulièrement lors de trajets en train Belgique-France, que mon ou ma voisine de fauteuil me raconte sa vie . Ces personnes, je ne les recroise la plupart du temps jamais mais il me reste leur témoignage, des bribes de leur vie en mémoire.
Ces récits sont un des matériaux de réflexion de mon travail personnel. Leurs mots, leurs phrases se promènent dans ma tête et par association d’idées, de témoignages, d’exemples et contre-exemples, une idée de projet peut naître ou alors un de mes projets en cours peut être remis en question et changer d’orientation.
« Il faut toujours laisser la porte du plateau ouverte, parce qu'on ne sait jamais ce qui peut y entrer ».
Cette citation de Jean Renoir reflète mon travail et ma démarche artistique. Je sais d’où je pars dans mes projets et où je tends à arriver mais je ne sais pas quel chemin je vais emprunter. Je laisse une place à l’inattendu.
L’intention artistique de mes mises en scène photographiques est de créer des fictions empruntées au réel dans un univers onirique et poétique où le spectateur peut s’imaginer son propre récit.
Le lieu choisi pour mes scènes est essentiel car c’est souvent la découverte d’un lieu qui va m’inspirer pour imaginer une scène et générer une image. Je recherche des lieux insolites, qui ont une âme , tels que les lieux abandonnés pour leur charge émotive. A travers la dégradation, l’usure de ces bâtiments, provoquée par l’abandon et leur inactivité, des sentiments de tristesse et de beauté se conjuguent pour créer ou proposer une nouvelle temporalité ; ou atemporalité ; Ces lieux bien que vides ne sont pas dénués de force et une atmosphère intrigante voire mystique en émane.
Dans ce cadre choisi j’y inscris un personnage ; parfois j’y inscris mon propre corps et il s’agit donc d’autoportraits, soit je choisis une personne en fonction de sa personnalité, de ce qu’il dégage. Je travaille souvent avec des danseuses contemporaines et des comédiennes, pour leur rapport particulier au corps et pour leur potentiel d’interprétation. Elles sont plus que des modèles dans mes projets.
Une fois que j’ai choisi le lieu et le personnage, je passe à la phase de l’écriture ; j’imagine des scénarios, des accessoires, des costumes, des lumières, des ambiances pour créer des fictions empruntées au réel.
Le choix du médium photographique se justifie sous différents aspects .
La photographie joue avec l’espace et le temps. A partir d’un choix de cadre on renonce à une partie de la réalité pour mettre en avant un endroit précis ; mais à l’intérieur de ce nouvel espace il est encore possible de créer d’autres espaces : par la composition, par le point de vue, par la disposition des personnages et des éléments ; par la lumière et par le jeu de regards des personnages ; Même si l’espace est réel et qu’il existe en tant que tel on peut le modifier, le transformer, pour en créer un nouvel espace qui sera l’espace de la photographie.
Il en est de même avec le temps : la photographie, est la résultante d’un déclenchement, elle fixe un instant précis mais cet instant peut aussi jouer avec la temporalité et en proposer une autre dimension : par les choix opérés au niveau des personnages, de leurs expressions et du lieu, une image peut sembler atemporelle.
En outre, même si je pars d’un scénario pour chaque image, mon intention est de laisser une part d’imaginaire au spectateur et que celui-ci puisse se faire son propre récit dans l’image ; qu’il y ait plusieurs niveaux de lecture possibles, qu’il puisse voyager dans l’espace photographique proposé pour se créer sa ou ses propres histoires.
Dans mes projets de type documentaire j’ai les mêmes intentions photographiques ; créer des images qui ne sont pas figées au niveau du contenu et qui permettent aux spectateur de se raconter leur propre histoire. La seule différence dans ce type de projet est la notion de temps. Il faut être très patient et accepter le fait que parfois vous pouvez passer des heures à chercher quelque chose que vous ne trouvez pas. Par exemple dans mon projet sur les femmes prostituées, je passe de longues heures à leurs côtés, à discuter avec elles, à partager de très beaux moments, à prendre des notes mais je peux rester des mois entiers sans obtenir d’images car les femmes à ce moment là ne veulent pas être photographiées. Mais la richesse des échanges obtenus étant, ces phases d’observations et de réflexions sont toutes aussi importantes et participent à l’élaboration d’un projet de fond et surtout réalisé avec éthique et respect.
Une image ne repose pas seulement sur le rendu final mais sur tous les éléments extérieurs qui l’ont constituée ; le contexte, les rencontres, ce qui m’a motivée à prendre une image à un instant précis et surtout le plaisir procuré à développer des projets artistiques.
© Mathilde Troussard 2013